Malgré les turbulences économiques qui assombrissent actuellement le marché australien du chanvre thérapeutique, ce dernier est de plus en plus plébiscité par la population, générant chaque mois des milliers de prescriptions médicales. Au point que les autorités de santé multiplient les conseils et avertissements en direction du corps médical, mais n’hésitent pas non plus à poursuivre les professionnels dont les ordonnances ne paraissent pas justifiées.
Voilà de nombreux mois que la filière australienne du cannabis rencontre de sérieuses difficultés, comme nous l’écrivions ici-même au début du mois de mai. Une situation due principalement aux très lourdes contraintes financières imposées par le gouvernement que ne subissent pas les importateurs étrangers, créant ainsi une concurrence déloyale et entraînant le marché local sur une pente toujours plus dangereuse. Même si les responsables politiques ont promis de prendre des mesures en faveur des producteurs locaux, la situation peine à évoluer dans les faits, suscitant une colère croissante des principaux intéressés. Ceci d’autant plus que le cannabis médical est depuis l’année dernière en plein boom dans le pays et que les entreprises ne peuvent en profiter comme elles le devraient. On estime en effet que 7 à 800 000 Australiens font usage de chanvre thérapeutique, un chiffre en constante augmentation qui fait donc essentiellement les affaires d’importateurs étrangers, ceux-ci fournissant plus de 60 % de la matière première.
Cette forte demande suscite désormais l’inquiétude des autorités de santé qui dénoncent de « mauvaises pratiques prescriptives » des médecins. Ainsi, si l’on en croit les chiffres donnés par l’AHPRA, l’Agence australienne de réglementation des praticiens de la santé, certains médecins ont délivré en seulement six mois plus de 10 000 ordonnances pour du chanvre thérapeutique, le record étant de 17 000 pour un seul praticien, soit une prescription toutes les cinq minutes (durant les périodes d’activité, bien entendu). L’agence a ainsi déclaré que « Les données de prescription actuelles sont alarmantes et révèlent que certains acteurs de santé ne respectent pas leurs obligations professionnelles ». Déjà en 2024, quelque 57 médecins avaient fait l’objet de contrôles débouchant sur des poursuites judiciaires pour des abus de prescriptions médicales liées au cannabis, incitant l’AHPRA à publier récemment de nouvelles directives. Destinées à guider et conseiller les praticiens, celles-ci insistent notamment sur le danger que peuvent présenter pour les patients, les ordonnances excessives ou injustifiées.
Une explosion de la demande de produits à base de chanvre thérapeutique qui inquiète désormais les autorités de santé australiennes.
Une initiative saluée par de nombreux acteurs du corps médical, parmi lesquels des spécialistes confirmés comme le professeur Wayne Hall du Centre national de recherche sur la consommation de substances chez les jeunes de l’Université du Queensland qui a déclaré : « Je pense qu’il est opportun que le régulateur de la pratique médicale publie des déclarations claires sur le caractère inapproprié de certaines prescriptions ». A contrario, d’autres professionnels ont dénoncé une stigmatisation des médecins prescripteurs dans un contexte de défiance et d’ignorance. Ils ont ainsi évoqué un « défaut d’éducation » concernant le cannabis thérapeutique chez de nombreux médecins et la difficulté pour beaucoup de patients d’obtenir des ordonnances, ce qui peut notamment expliquer le taux élevé de prescriptions de certains praticiens. Une ligne de défense qui ne convainc pas vraiment le professeur Hall qui voit plutôt dans ces abus de prescriptions un bon moyen pour les dispensaires cannabiques de faire du profit : « Beaucoup de cliniques de cannabis médical qui ont été mises en place ne prescrivent que du cannabis, et elles le font de manière abusive et sans véritable évaluation des patients, car cela leur permet de générer une bonne marge bénéficiaire », a-t-il ainsi dénoncé.
Même si cette déclaration de Wayne Hall ne concerne évidemment pas tous les médecins prescripteurs, il faut tout de même reconnaître que l’augmentation spectaculaire des ordonnances, passées de 17 000 en 2020 à plus de 800 000 en 2024 pose de sérieuses questions. De nombreux observateurs affirment que les prescriptions en ligne sont largement majoritaires, émises pour la plupart par des cliniques spécialisées, ce qui est confirmé notamment par Mme Nicolleti, présidente de l’association Australian Medicinal Cannabis : « Il y a maintenant des centaines de milliers d’ordonnances délivrées par des cliniques de télésanté plutôt que par des médecins généralistes. Il n’y a qu’une très faible proportion d’entre eux qui prescrivent du cannabis médical, car beaucoup sont réticents à le faire ». Le problème néanmoins ne vient pas seulement d’un manque d’informations, mais aussi du fait que les organismes officiels eux-mêmes ne soutiennent pas les traitements au cannabis, qui ne sont d’ailleurs pas enregistrés comme les médicaments ordinaires par la Therapeutic Goods Administration, chargée de l’évaluation et de la réglementation des produits médicaux en Australie. Une raison supplémentaire de susciter la méfiance des médecins généralistes, dont beaucoup soulignent en outre le manque de preuves scientifiques sur l’efficacité du cannabis pour toutes les affections qu’il est censé traiter.













